Najib observe, assis sur une rambarde, suivant du regard le ballet black, blanc, beur qui défile. La nuit tombée, entre Aubervilliers et La Villette, à l'abri de la circulation, mais pas des regards des promeneurs nocturnes, les berges du canal Saint-Denis se transforment en lieu de drague gay. Un point de rencontre particulièrement fréquenté par les jeunes des quartiers riverains, qu'ils soient en Seine-Saint-Denis ou dans le Nord-Est parisien. Survet'-casquette-baskets, bou-bous ou tenues plus classiques, tous les styles se croisent, s'abordent, s'enlacent. Quand on est homo de l'autre côté du périphérique ou dans un quartier dit sensible, mieux vaut ne pas s'en vanter, voire s'en cacher.
Antony n'habite pas ce qu'on appelle une cité. À vingt ans, il vit chez ses parents, à Varennes-sur-Seine, en Seine-et-Marne. « Si tu te montres, ça craint. Je ne tiens pas mon copain par la main, témoigne t'il. Il y a trois ans, je l'ai dit à un ami qui l'a répété. Je me suis fait agresser par des adolescents. Il y a des gens qui ont coupé les ponts avec moi quand ils ont su que j'étais gay. Ce sont les jeunes et les personnes âgées qui nous acceptent le moins. C'est encore plus difficile pour les Noirs et les Beurs », précise le jeune homme, qui « met de l'argent de côté pour se rapprocher un jour de Paris ».
« Je fais tout pour passer inaperçu »À seulement dix-neuf ans, Karim, lui, a déjà franchi le pas. Originaire des Yvelines, il habite à présent le deuxième arrondissement de la capitale. « Quand je retourne en banlieue, je m'habille, je parle, je marche différemment. Je fais tout pour passer inaperçu, raconte cet étudiant. Le poids familial est énorme. Certains parents, s'ils l'apprennent, ne veulent plus jamais en entendre parler. La religion n'est qu'un prétexte, car l'homosexualité n'est pas clairement réprimée dans le Coran. D'ailleurs, pendant mes vacances en Algérie, je me suis rendu compte que l'homosexualité était présente partout. »
Pour Karim, le tabou vient non seulement de « l'ignorance », de « l'amalgame par la génération précédente entre l'homosexualité et le sida », mais aussi de « l'absence de modèle masculin populaire auquel on pourrait se référer. On sait qu'on est différent mais on ne sait pas si on est seul. Il y a des homos qui peuvent refouler au point de devenir homophobe », affirme-t-il.
Dans ces quartiers, les lieux de rencontre entre gays sont inexistants. « On a trop peur d'être surpris, ce qui entraînerait des expéditions punitives. » Trouver l'âme soeur est donc quasiment impossible. Restent les chats sur Internet mais la solution la plus viable est de rejoindre Paris, considéré comme un refuge et le Marais comme l'Eldorado. « Là-bas, je m'en fous », se réjouit Antony. « Je ne me cache plus du tout », confirme Karim. Slimane, lui, est discret par nature. À vingt-huit ans, il a retrouvé une sérénité. À sa majorité, il quitte Garges-lès-Gonesse (Val-d'Oise) pour s'installer à Paris, où il reste neuf années. « Je ne m'épanouissais pas. Ou je m'enterrais ou je tentais l'aventure. Cela m'a permis de construire ma personnalité », confie-t-il.
Aujourd'hui, Slimane est retourné vivre en banlieue. À Rosny-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis. Qui plus est en couple. « Mais si j'avais été trop efféminé, je ne l'aurais pas fait. Cela aurait été trop dangereux. On apprend à se préserver car on ne peut pas se révolter contre un groupe. Il faut l'accepter. » Pour les sorties, en revanche, la capitale reste son lieu de prédilection. « Je me sens plus libre. » Il pourrait aussi s'y réinstaller, avec son compagnon. « Ce sera quand même plus simple. »
« peur de se faire traiter de pédé »Paris l'eldorado, mais aussi Paris le refuge. Comme l'a constaté Alice Guéna, présidente d'une association gay, situé dans le 20e arrondissement, mais qui intervient régulièrement dans des établissements scolaires de banlieue : « Certaines personnes passent dans notre local pour se changer, parce qu'ils ont peur de se faire traiter de pédé. C'est une insulte banalisée liée au machisme. En milieu scolaire, l'homosexualité est complètement néantisée. Les homophobes font en sorte de ne pas être confrontés à la question. Pour eux, il n'y pas d'homosexuels. Ou alors, c'est un truc de Blanc, car on ne peut pas être homo et noir ou homo et musulman. Il y a pourtant d'autres interdits qui ne sont pas respectés, comme l'alcool et le sexe avant le mariage, mais ces écarts-là ne font pas, à leurs yeux, des mauvais musulmans. »
Ne pas tomber dans la stigmatisationMais la responsable associative refuse de tomber dans la stigmatisation. « On ne peut pas déterminer à l'avance si une personne sera homophobe en fonction de son milieu socioculturel ou de sa situation économique. Il y a beaucoup d'ignorance. Avec de la pédagogie, on peut calmer les tensions. Si l'homosexualité était plus visible, avec une meilleure représentation à la télé par exemple, il y aurait moins de préjugés. Il faut un culot monstre pour s'assumer. En tant qu'association, on ne donne pas de consignes, on encourage seulement les personnes à se protéger. Ce serait génial qu'un mouvement homo émerge des banlieues. Pour l'instant, ils ne pensent pas pouvoir faire changer les choses dans leurs quartiers », analyse Alice Guéna.
En Seine-Saint-Denis, le conseil général, à l'initiative de l'ancienne présidence communiste, a pris les devant en créant, en décembre 2006, un réseau d'aide et d'action pour lutter contre toutes les discriminations. L'Espace 93 pour l'égalité des droits rassemble des associations locales et nationales, des centres sociaux et des organisations d'aide aux familles. Devant le besoin évident de sensibilisation des milieux populaires à la question de l'identité sexuelle, un engagement des pouvoirs publics est devenu plus qu'urgent.